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Avec le numérique, quels changements de société désirons-nous ?

24/12/13


01Business




 

Avec le numérique, quels changements de société désirons-nous ?
 
 
 
 
 
Ce monde, qui se dessine sous nos yeux, change-t-il vraiment ? En apparence, oui. Sur le fond - hormis la complexité galopante -, ce n'est pas si sûr. Car les interrogations demeurent toujours les mêmes : quel modèle de société désirons-nous ? Quelle doit être la place de l'homme dans cette société ? Et pour quelles finalités ? En revanche, ce qui change porte sur la responsabilité sociale de l'entreprise (RSE) à l'égard de ses parties prenantes. Cette entreprise ne peut plus faire mine, ni faire n'importe quoi. Elle doit inscrire son action dans un corpus de règles éthiques et morales, où capitalisme et libéralisme ne constituent plus les seuls ressorts du projet entrepreneurial. Se pose alors la question de la place du numérique dans ce dessein. Il est clair qu'on ne peut ni réfuter ni refuser le projet digital.
Ceux qui s'y essaieraient ne trouveraient pas d'alternative de retour. L'intégration du numérique dans nos habitudes a provoqué un nouveau niveau de complexité dont on ne peut se défaire. Le digital ne nous a pas encore faits “ mutant ”, mais son irréversibilité nous rend formidablement dépendants face à la promesse prométhéenne. Je cite : “ Dans ton usage de mon produit, je jouirai directement de la conscience d'avoir satisfait un besoin humain et objectivé l'essence de l'homme, d'avoir été pour toi le moyen terme entre toi et le genre humain, d'être donc connu et ressenti par toi comme un complément de ton propre être et une partie nécessaire de toi-même. ”
A plus d'un siècle de distance, n'est-il pas frappant de constater que cette phrase de Karl Marx - relative à la contribution du travail à la production humaine -, se transpose aujourd'hui pour le numérique : un complément de ton propre être et une partie nécessaire de toi-même ! S'il en fallait, c'est une raison supplémentaire plaidant en faveur du sens donné au projet digital. Un projet porteur de sens est un projet qui s'inscrit dans une dimension sociétale du mieux vivre ensemble, de la convivialité (comme l'entendait Ivan Illich) et de l'interdépendance entre les humains.
C'est un projet qui améliore notre destinée et dont les effets sauront juguler à la fois les menaces entropiques (ENTRO), qui sont d'ordre technico-économiques, et des menaces anthropiques (ANTHRO) qui relèvent, elles, du politique et de l'éthique (je pense aux conditions de mise en œuvre de l'homme augmenté et, plus généralement, au transhumanisme). En sortant du cadre de l'entreprise, en pensant la société de demain, nous ne défendons plus une vision angélique et univoque de la culture numérique mais nous la replaçons dans une dimension à la fois beaucoup plus universelle et humaniste, comme fait civilisationnel(*).

"Le digital est un complément de notre ère"

Sur cette lancée, la création de valeur ne doit plus reposer sur le seul diktat du cours de l'action. Au-delà des travaux sur le capital immatériel, portés par la Chaire européenne de management de l'immatériel (auquel le Cigref participe activement) pilotée par le professeur Ahmed Bounfour, la performance doit aussi prendre en compte le volet social et environnemental. Ainsi, la culture de la performance - hier dictée par les seuls impératifs productivistes - tend à devenir une culture du “ bien faire les bonnes choses ”, où le numérique constitue un facilitateur. Voire un accélérateur du progrès, du bien-être, du bien vivre ensemble, et donc - je l'espère - du bonheur de l'humanité. Cela veut dire qu'il faut quitter l'immédiateté, alors que notre rapport au temps ne fait qu'exiger de l'accélération.
En cela, je reboucle avec le concept d'accéluction, développé par la Fondation Cigref, et les travaux de Hartmut Rosa sur l'aliénation et l'accélération. C'est fort justement ce que suggère Jacques Attali dans son récent ouvrage sur l'économie positive. Quitter la tyrannie de l'immédiateté au profit d'un capitalisme de long terme, mesuré à partir d'un indicateur de croissance baptisé “ Ease of Doing Positive Economy Index ”. Personnellement, je suis heureux que ces réflexions que j'ai entamées depuis plusieurs années à partir du numérique, trouvent un écho dans ces propositions. Il est évident que le digital aura toute sa place dans ce projet sociétal. Pour faire face à ces défis, l'entreprise doit repenser dans son ensemble ses relations avec ses clients et, plus largement, son écosystème. Le numérique ne doit pas être un accélérateur de déviances. Penser le monde de demain en projetant les imperfections d'aujourd'hui par le numérique nous entraînera “ à la côte ”.
Tout l'écosytème doit repenser la contribution du numérique au monde que nous désirons pour demain. Tant pis si je choque, mais cette prise de conscience ne passe pas exclusivement par la satisfaction des désirs, des attentes des clients ou des dirigeants. Ne négligeons pas notre rôle éducatif ! Ainsi, le numérique adresse donc la relation au marché même ! De nouveau, il nous faudra faire preuve de pugnacité et de courage ! Car nous aurons, nous avons, un rôle éducatif à jouer au-delà des parures marketing et des effets d'annonce. Tout projet numérique devrait répondre à deux interrogations : à quoi ça sert ? Et pour quelle finalité ? Il n'est pas si sûr que cela soit perçu comme une évidence, tant il demeure dans les entreprises une opposition entre rationalité et impulsivité.
Evidemment, se pose le problème de la protection de la vie privée, notamment à partir des données. A travers l'affaire Snowden, le numérique marque sans doute la fin de la vie privée. Or, toute relation durable se fonde sur la confiance. Dire ce que l'on fait, faire ce que l'on dit constitue une exigence à l'égard des parties prenantes quant aux informations qui sont manipulées. Certes, la législation peut y contribuer. Mais je doute qu'elle soit capable d'évoluer au même rythme que les nouveaux usages et les nouveaux modèles économiques qui se dessinent au plan mondial. En revanche, le traitement des données doit s'envisager sur des attitudes éthiques et respectueuses.
Au plan économique, peut-être faut-il aussi renverser les modèles ? Passer du sacrosaint CRM, qui n'a de cesse de pister le client pour davantage de consommation, vers le VRM (Vendor Relationship Management ou gestion de la relation vendeur), où le client utilise l'information communiquée par son écosystème pour arbitrer de ses choix… Dans les deux cas, le digital est au centre du dispositif, même si les enjeux et les techniques invoqués demeurent fondamentalement différents - je pense au big data mais aussi à l'open data dont on ne parle pas assez. Tout cela interpelle les modalités humaines et managériales de la transformation numérique.

"Haro sur l'immédiateté et le capitalisme à court terme"

La contribution du numérique au service de ce dessein passe et passera par des hauts et des bas. Car toute technologie porte en elle son ambivalence   Jacques Ellül l'a parfaitement démontré dans son “ Système technicien ”. Chaque jour, nous sommes les témoins et les acteurs d'avancées formidables qui font espérer de beaux lendemains. Chaque jour, nous sommes interpellés quant aux déviances possibles d'usages contraires aux principes précédemment énoncés : j'ai déjà parlé de l'homme augmenté, ou tout au moins des conditions de mise en œuvre de cette “ augmentation ”.
La culture numérique globale ou dans l'entreprise ne doit donc être ni radicale, ni angélique, ni aliénante. Elle doit, par exemple, préserver la sphère individuelle de la connectivité permanente. Elle doit se décliner, notamment au plan professionnel, à partir de dispositions intemporelles où les ingrédients se nomment simplicité, clarté, et vérité. Cela nécessite du leadership de la part des dirigeants censés la porter. Cette culture numérique d'entreprise doit nous aider à porter haut des convictions (nos valeurs), à nous élever (avoir une vision) et à définir un dessein (la stratégie de mise en œuvre).
L'entreprise digitale requiert un nouveau leadership managérial qui peut se définir comme la capacité à entraîner toutes les parties prenantes sur le fameux sens que j'évoquais en introduction. A nous de porter cette bonne parole pour donner du sens à cette transformation en marche. Une transformation où l'homme doit davantage qu'hier s'efforcer de continuer à penser par lui-même. Ce sera sans doute le défi auquel nous devrons répondre dans les toutes prochaines années : continuer à penser par nous-mêmes et à dominer notre pensée, pouvoir en maîtriser les effets, afin de ne pas devenir les esclaves des modèles et des moyens que nous aurons créés.
(*) Cf. les travaux de Milad Douali sur l'humanisme numérique et ceux de Marcel Mauss qui démontrent la dimension processuelle - et donc toujours inachevée - de la culture dans la civilisation.

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